« L’envol », une invitation planante aux voyages métaphoriques, ou la grâce d’un spectacle transdisciplinaire

Publié sur Toute la culture. Par Mathieu Dochtermann

Avec son spectacle L’envol, la compagnie NOKILL prouve que technologie peut rimer avec poésie. Inclassable, faisant appel à la musique électronique autant qu’à des techniques très artisanales d’animation (zootropes, flipbooks…), aussi visuel que théâtral, il ne se laisse enfermer dans aucune case. Constamment surprenant, il part de l’un des plus vieux fantasmes de l’humanité – le vol – pour explorer les territoires du poétique et de l’onirique, jouant en permanence avec le vrai/faux, avec humour, et comme un détachement qui lui donne toute son élégance. Belle alchimie, et grand succès au festival MiMa 2018 !

Il y a des spectacles qui impressionnent plutôt par leur forme, et d’autres qui éblouissent par le fond.

Il y a des spectacles qui jouent sur le plaisir de l’image artisanale, de ce qui est fait à la main, en direct, à vue, et d’autres qui déploient – parfois même avec justesse ! – des moyens technologiques modernes, notamment en termes de captation vidéo.

Il y a des spectacles qui charment par leur poésie, tandis qu’il y en a qui séduisent par leur intelligence.

Evidemment, le spectacle idéal est celui qui réussit harmonieusement la synthèse entre toutes ces composantes. L’envol est l’un de ces spectacles rares, qui parviennent à approcher cette quadrature du cercle, et qui laissent durablement leur marque dans le coeur du spectateur, pour avoir réussi à l’emmener très loin dans leur univers singulier.

L’envol, c’est une divagation poétique sur ce qui élève et réciproquement sur ce qui retient prosaïquement au sol. Et sur le fantasme de réussir à se décoller de ce dernier, à échapper à la contrainte de la gravité. A moins que le sujet du spectacle ne soit en fait le rêve, celui qui nous transporte tandis que nous reposons immobiles, celui qui s’abstrait de toute contingence pour nous emmener dans des mondes plus fous et moins contraints que celui de notre quotidien. Ou peut-être, en fait, le sujet est-il tout simplement l’art, sa puissance métaphorique, la transcendance du réel par l’imagination. En somme, il s’agit de parler de magie, certainement de celle dont on confesse tout bas que l’on aimerait qu’elle existe, ne serait-ce que pour pouvoir voler, et peut-être aussi de celle qui, avec notre complicité, nous aide à réenchanter le réel quand le prestidigitateur se met à flotter au-dessus de l’assistance.

Peut-être que c’est l’occasion d’en faire une conférence. Ou un concert. Ou une pièce de théâtre. Ou un film d’animation. Ou tout cela en même temps. D’en faire un objet spectaculaire, en tous cas, cela, au moins, est certain.

Peut-être aussi que c’est juste l’occasion pour deux univers de se retrouver ? Bertrand et Léon Lenclos, le père et le fils, le musicien et le plasticien, qui trouvent à se rencontrer à l’endroit d’un thème qui leur est tous les deux cher, une occasion de marier des esthétiques différentes mais complémentaires ?

La première force de L’envol, c’est d’être un peu dans tous ces endroits à la fois, en même temps que de n’être vraiment dans aucun. Bertrand Lenclos, à un moment du spectacle, parle de physique quantique, de la matière qui est peut-être ici, peut-être là, probablement entre les deux, possiblement nulle part et partout à la fois. C’est là une très belle métaphore du spectacle, qui se nourrit à une grande quantité de sources, mais qui ne s’embarrasse d’aucune, au sens qu’il abandonne chacune précisément au moment où, la forme trop confortablement installée, elle finirait par ancrer la proposition dans un style, dans un genre, dans une esthétique.

Alors, L’envol flotte. Non pas au sens de quelque chose qui serait vague, ou sans direction, mais au sens de quelque chose qui plane, qui est libre, que rien ne retient ni n’entrave. Car la deuxième force du spectacle de la compagnie NOKILL, c’est que malgré ce bouillonnement créatif, malgré cette tendance à tourner les pages jusqu’à en donner le tournis, le tout se tient, avec une grande cohésion, lié par le fil rouge – figuré comme métaphorique – de l’envol, et, en plus, par un style, un état d’esprit. Qui résiderait dans une propension à la métaphore, un talent pour le pas de côté, toujours avec une sorte d’humour un peu distancié qui dit que tout cela n’est pas bien sérieux, en instaurant une convention avec le public qui ne manque pas d’élégance.

Le pacte est le suivant : nous voudrions tous que cela soit vrai, nous savons que cela est faux, mais, par la puissance de nos volontés et de nos imaginations, le faux peut devenir le vrai, jusqu’à ce que les frontières se brouillent et que le vrai-faux apparaisse soudainement comme vraiment vrai, le temps d’un vertige. Ou quelque chose approchant.

L’envol, du coup, se présente comme un immense bidouillage, riche, foisonnant d’inventivité, qui fait constamment du neuf avec du vieux, ou l’inverse. C’est ainsi que des techniques d’animation qu’on pourrait dire artisanales, comme le zootrope ou le folioscope, sont couplées à une captation vidéo réalisée en direct, avec un jeu de bascule très intéressant qui permet d’obtenir le séquençage d’un film par une édition à la volée, un film complet avec ses plans, ses coupes, ses champs et ses contre-champs, mais un film éphémère, qui n’est fixé dans aucune autre mémoire que celle des spectateurs. C’est ainsi encore que des tours de prestidigitation déjà bien éprouvés sont recyclés pour surgir, inattendus, venant ainsi secouer nos certitudes avant qu’elles ne se fassent trop confortables. Ou que le bidouillage musical se fait largement à l’ancienne, en analogique, et en dialogue permanent avec ce qui se passe sur le plateau. Le charme des dessins de Léon, tous de lignes claires et de formes douces, presque naïfs, est indéniable.

Mais tout cela ne tiendrait pas s’il n’y avait un sens du jeu, du rythme et de l’écriture, qui permettent de tout lier dans avec fluidité. C’est sans aucun doute les affinités des deux interprètes pour le second degré qui leur permettent de tenir leur tonalité générale, à mi-chemin entre maladresse rêveuse et ironie complice. Bidouilleurs géniaux, Buster Keatons (très) bavards des temps modernes, ils arrivent à jouer en même temps sur quelque chose de très contemporain et de très désuet.

Du jeu des interprètes, en réalité, on ne peut pas exactement dire qu’il est juste – mais il tombe juste. Parce que tout est décalé, que les personnages jouent de leur maladresse, que la convention joue sur le faire-semblant, cela passe impeccablement. La gêne, les pauses, les hésitations, tout œuvre et contribue au rendu d’ensemble. Les interprètes portent la pièce avec une simplicité et un détachement, un plaisir et une authenticité, qui les rendent immédiatement sympathiques, et qui masquent tout le travail d’écriture sous-jacent.

Car il est impossible de s’y tromper : dans le rythme et dans les pauses, dans l’équilibre des scènes et des techniques, dans la progression soigneusement construite vers la pitrerie finale, le ballet savamment orchestré entre le faux-vrai et le vrai-faux, qui joue en permanence sur les attentes des spectateurs et l’alternance artisanal/technologique, tout est redoutablement bien pensé. Il y a une démarche, planquée sous l’apparence du fourbi, et elle est d’une simplicité désarmante autant que d’une ambition folle : celle de créer un état de suspension chez chaque membre du public simultanément, d’amener une salle entière à épouser ce rêve éveillé où tout est possible et où les nuages ne sont qu’à un vœu de distance.

C’est du beau spectacle, de ceux qui transportent et qui nourrissent, de ceux qui touchent le cœur et ouvrent des fenêtres sur d’autres possibles.

Peut-être peut-on avoir quelques réserves, de l’ordre du détail. Une partie de la scénographie interroge quelque peu, certains éléments venant en masquer d’autres en partie, dans une profusion qui frise parfois la saturation. Le choix de la frontalité dans le rapport à la salle n’est peut-être pas toujours celui qui convient le mieux. Mais qu’importe. Ce sont là des détails, et on aurait tort de ne pas le reconnaître : le spectacle, tel qu’il est, atteint déjà pleinement son objectif.

Un beau cadeau de spectateur à s’offrir, quoi qu’on ait l’habitude de fréquenter dans le champ du spectacle vivant. A l’automne, L’envol sera à Figeac, à Vergèze ou encore à Ramonville, mais gageaons qu’il va s’envoler très loin, vers des tournées qui l’emmèneront partout en France et au-delà!

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